Février 1916, il y a 90 ans, un manteau de neige étincelant recouvre
uniformément les champs de bataille des Vosges. Au linge, depuis octobre
1915, les attaques importantes et meurtrières sont terminées. Des deux côtés
des lignes, les adversaires s’organisent défensivement, le silence n’étant
brisé que par quelques coups de mains et tirs d’artillerie qui se
succèderont jusqu’à la fin de la guerre. Mais au cours de ce mois, le 21
février 1916 au matin, commencera à l’initiative des Allemands, une des plus
grandes batailles de la guerre de 1914-1918 : La bataille de Verdun.
Pourquoi Verdun et sa région, ville de garnisons défendue par plusieurs
forts importants dominant les positions allemandes ?
Depuis 1915, la guerre offensive se heurte à des réseaux de tranchées
bien défendues, il y a équilibre des forces et le front se stabilise.
D’autre part la course à la Mer du Nord a mis fin à la possibilité d’un
débordement de l’aile gauche française pour créer un encerclement. Seule une
grande attaque ponctuelle, avec des moyens importants, à un endroit
sensible, afin de percer le front permettrait de reprendre l’offensive.
La région de Verdun sera choisie par l’ennemi car la ligne de front, à
ce lieu précis, marque une sorte de hernie dans la zone occupée par les
Allemands, ce qui donne à cette position française une certaine fragilité du
fait d’un danger d’encerclement et de difficultés de ravitaillement en cas
d’attaque.
Pour assurer la réussite de cette percée fulgurante, le haut
commandement allemand a prévu des moyens exceptionnels. En plus du corps
d’armée en position, on achemine de nuit trois corps d’armée de réserve dont
l’infanterie sera mise au secret dans des « stollen », sortes de
casernements souterrains, creusés en prévision de cette opération à 800
mètres des lignes et à plusieurs mètres de profondeur, d’où on prélèvera, à
mesure des besoins, les compagnies d’assaut. Quant à l’artillerie qui doit
dans un premier temps détruire les lignes françaises et leurs occupants,
elle est à la mesure des moyens en hommes : mille bouches de feu rassemblées
en arc de cercle autour de Verdun, comprenant plus de 800 canons dont 540
pièces lourdes et 152 lance-mines. En face, l’artillerie française
n’opposait que 270 pièces comptant 140 lourdes dont la plupart sont
anciennes et de portée ridicule.
Côté français où l’organisation des tranchées et des forts laisse à
désirer on ne prévoit pas d’offensive malgré les renseignements obtenus par
la capture de prisonniers allemands relatant l’entreprise des travaux
gigantesques en arrière de leurs lignes et d’autant plus que les
observations aériennes ne signalent pas de creusements de tranchées
nouvelles à proximité des lignes françaises.
La surprise sera de taille. Au cours de la nuit du 20 au 21 février le
gel a durci le sol ainsi que la fine couche de neige qui couvre les branches
des arbres du Bois des Caures .Au lever du soleil, vers sept heures et
quart, alors qu’il n’y a pas de vent, les fantassins français, tout à coup,
voient tomber la neige des branches bien avant qu’un grondement infernal
soit perceptible. Quelques minutes plus tard, le Général Passaga qui exerce
un commandement dans les Vosges et dont le P.C. est situé au Lac Noir, à 160
km de Verdun, note dans son journal « qu’il entend un roulement de tambour
ponctué de rapides coups de grosses caisses ».
Ce sont les mille canons allemands qui sont entrés en action : la
bataille de Verdun vient de commencer. Alors qu’un tir d’artillerie de
préparation ne dure que quelques minutes, puis s’allonge, ce jour-là il dura
neuf heures, hachant tout, retournant tout sur une profondeur de plusieurs
kilomètres. Vers quatre heures de l’après-midi, l’assaut est donné.
Les premières vagues de fantassins allemands d’abord ne rencontrent
aucune résistance, certains franchissent les premières tranchées françaises
sans s’en apercevoir, l’arme à la bretelle, tout semble facile et la
réussite ne fait aucun doute. Mais c’est compter sur le courage et la
ténacité de nos poilus. Assommés seulement, quand ils ne sont ni tués, ni
blessés, ils se reprennent : on remet en batterie les mitrailleuses, les
lignes téléphoniques étant coupées, on envoie des agents de liaison vers
l’arrière pour rendre compte de la situation et demander des tirs
d’artillerie, des renforts. Les artilleurs amènent les fameux canons de 75
vers l’avant pour tirer à tir tendu sur les assaillants. Quelques jours
après, le Grand Quartier Général fait appel au Général Pétain qui réorganise
rapidement le front en relevant les unités épuisées, réduites parfois à
quelques hommes.
Des forts seront pris, mais les Allemands ne passeront pas, c’est un
premier échec pour le Haut-Commandement Allemand qui décide alors de passer
à « une guerre d’usure ». Il s’agit de provoquer des pertes importantes côté
français en intensifiant les tirs d’artillerie, en attaquant sans
discontinuer afin de pouvoir, du fait d’un adversaire affaibli, percer enfin
le front et reprendre une guerre de mouvement.
…/…
Jusqu’en octobre, la guerre fera rage mais les Allemands n’ont pas prévu
le rôle important et vital que va jouer « la Voie Sacrée », car le secteur
français ne pouvait être atteint et ravitaillé que par la route allant de
Bar-Le-Duc à Verdun, les voies ferrées étant continuellement mises hors
service par les bombardements. Nuit et jour, deux colonnes de camions se
croiseront sur cette route en files ininterrompues, l’une descendante,
transportant vers l’arrière les troupes allant au repos ainsi que les
blessés. Rien ne doit arrêter ces convois permanents ; des équipes de
territoriaux ont pour mission de pousser sur le côté tout camion en panne
qui pourrait gêner le mouvement. Au moment du dégel, les fondrières sont
aussitôt bouchées avec des cailloux extraits de carrières de proximité, les
bandages pleins des camions servant de rouleaux compresseurs. Cette route
fut vraiment le cordon ombilical de la position française qui pu ainsi
maintenir ses moyens en hommes, les pertes étant aussitôt remplacées par des
renforts. Quant aux vivres et aux munitions, on les acheminait grâce à un
petit train à voie étroite.
Certes, il y eut usure, mais pas d’affaiblissement. Ce que le
Haut-Commandement allemand n’avait pas prévu c’est que l’usure serait aussi
importante de leur côté que du côté français. Les pertes font état de
500 000 morts et de 800 000 blessés à répartir en parts égales entre les
Français et les Allemands.
En octobre 1916, la bataille de Verdun, la plus importante de la guerre
14-18, prend fin et le front s’enflamme dans d’autres secteurs. Ce que les
hommes ont enduré des deux côtés est terrible comme témoignent ces deux
lettres de soldats éditées dans le livre « Paroles de Poilus ».